31 mars 2007

Jacques Chirac ou l'anti-Machiavel

Dans une chronique intitulée "Jacques Chirac ou l'anti-Machiavel", publiée dans le Figaro du 26 mars 2007, Alain-Gérard Slama tord le cou à la stigmatisation du parcours politique du Président de la République. A lire... et à méditer.

J_CHIRACUne vulgate, qui n'est pas seulement le fait de ses ennemis, a longtemps présenté Jacques Chirac comme un manœuvrier sans états d'âme. Le politique, tout entier investi dans sa passion, n'aurait ainsi jamais manifesté le moindre souci de continuité, ni dans l'action ni dans la pensée. Son modèle serait Mitterrand plutôt que de Gaulle, et son livre de chevet serait Le Prince de Machiavel. Avec cette circonstance aggravante que le disciple se serait montré plus habile à conquérir le pouvoir qu'à l'exercer. Réduire quarante ans de vie politique à une telle caricature témoigne d'une belle ignorance de l'homme et de la réalité du pouvoir. Car, avec la distance que sa fin de règne commence à rendre possible, il semble que l'on soit mieux fondé à soutenir l'inverse. S'il est deux traits que la postérité gardera de sa longue occupation du pouvoir, c'est, à l'intérieur, le souci de la continuité et, à l'extérieur, la rupture avec l'héritage de Machiavel.

Les deux recueils des discours qu'il a prononcés depuis 1995, l'un en politique intérieure, l'autre en politique extérieure, sont là pour en témoigner. On objectera que les deux préfaces que le président a rédigées pour ces volumes sont des plaidoyers pro domo, bien optimistes en ce qui regarde le règlement des problèmes de la dette, des retraites, de l'investissement et de l'emploi. Mais, entre les préfaces et les discours, la cohérence est vérifiable. On est frappé par la sincérité avec laquelle celui-ci, indifférent aux ricanements des intellectuels, a mis en oeuvre les convictions très simples, républicaines et sociales, qui l'habitaient et qu'il peut présenter aujourd'hui, non sans fierté, comme les réponses les mieux adaptées aux bouleversements de notre modernité.

Le plus surprenant, peut-être, est que le volume dont la préface est la plus personnelle, la plus réfléchie, la mieux écrite, soit celui consacré à la politique intérieure. Jacques Chirac a, il est vrai, beaucoup hésité dans ce domaine sur le choix des moyens. Nul ne peut dire s'il a eu tort ou raison de vouloir éviter à tout prix la réédition de la crise de l'automne 1995, et de limiter le rythme des réformes de libéralisation de l'économie française attendues de lui, par crainte de jeter dans la rue le « peuple de gauche » qui lui avait fait confiance en masse, face à Le Pen, au printemps 2002. Mais sur le fond, depuis l'invocation d'un « travaillisme à la française » en 1976, jusqu'aux plaidoyers en faveur de notre « modèle social », le souci de maintenir la cohésion de la société et de sauvegarder la paix civile a été la clé de toute son action.

À ceux qui lui opposent qu'une politique de relance économique et de réduction des charges de l'État eût favorisé la cohésion mieux que sa prudence, il répond que la solidarité de la nation, déjà fragile, en eût été brisée, et la croissance avec elle. À ses yeux, le marché économique est imposé par les contraintes de la mondialisation. Cette cause n'est plus prioritaire. Les batailles de l'avenir sont celles qui éviteront les phénomènes de rejet auxquels l'économie libérale pourrait succomber. De là ses combats sans concession pour le maintien du pacte social, la pacification de la mémoire nationale, la parité hommes-femmes, la tolérance, l'environnement.

Ses adversaires l'accusent d'avoir mené ainsi, à contre-emploi, une politique de gauche. En fait, tous les dirigeants de la droite modérée, des orléanistes de la seconde Restauration à Giscard, n'ont jamais fait autre chose. Ils ont repris à leur compte les objectifs d'égalité et de justice sociale propres à la gauche, pour les inscrire dans un processus de réformes lent, adapté à l'évolution des mentalités et des mœurs.

Le reproche d'avoir trahi l'esprit de la Vème République en ne démissionnant ni après la dissolution de 1997, ni après l'échec du référendum européen de 2005 trouve sa réponse dans cette logique : la crise provoquée par un départ qui se serait réclamé de l'exemple de De Gaulle, mais que n'impose pas la Constitution, eût contredit le besoin de stabilité enraciné dans l'opinion depuis 1958, et compromis la paix civile.

Quant au volume consacré à la politique étrangère, peut-être est-il moins dense parce qu'il s'agit du domaine où le bilan de Jacques Chirac est le plus fort. Certes, on est irrité de ses complaisances d'hier envers Arafat, ou d'aujourd'hui envers Poutine. Sa virulence à l'égard de la Pologne n'était guère diplomatique, et seul un oui au référendum de mai 2005 aurait pu réparer l'échec du sommet européen de Nice.

Mais ce passif est l'envers d'un choix qui reste à son actif. Avec Chirac, l'anti-machiavélisme s'est imposé comme un réalisme. La politique des droits de l'homme est apparue comme la seule parade possible au risque d'une guerre de civilisations. En Bosnie, au Kosovo, son rôle a été décisif pour arrêter les massacres interethniques et infléchir la politique de Bush père et de Clinton, de même que la confrontation avec les États-Unis à propos de la guerre d'Irak a obligé Bush fils à renoncer à la doctrine de l'unilatéralisme. Depuis 1995, il est le chef d'État qui a le mieux compris que les progrès de la sécurité collective par la force donnée au droit sont devenus pour l'humanité une question de vie ou de mort. Cela fait, au total, pas mal de messages qui méritent d'être entendus.

Reproduction - Le Figaro du 26 mars 2007

Posté par No Rupture à 11:57 - - Commentaires [0] - Permalien [#]

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